« Plus le maitre enseigne, moins l’élève apprend » : quand la science donne raison à Confucius…

Avez-vous déjà ressenti cette impression de perdre votre temps en étant assis à écouter un professeur réciter une leçon abstraite et qui vous semble sans intérêt car tout à fait étrangère à vos préoccupations du moment ?

Vous êtes bien chanceux si tel n’est pas le cas.

Malheureusement, il semble que le monde ait accepté cet ennui profond comme un passage obligé, un rite initiatique.

On se fait dire : « Moi aussi je me suis ennuyé à l’école. C’est normal, tu verras plus tard quand tu pourras choisir tes matières et voir le lien avec ton futur métier, tu trouveras l’école beaucoup plus intéressante. Il faut être patient, pour l’instant tu apprends les fondamentaux, ce fameux socle commun. Alors tais-toi et écoute ! ».

Mais en réalité, on fait fausse route !

Les recherches en neurosciences nous ont montré à maintes reprises, qu’il n’existe aucune raison de repousser indéfiniment le moment où l’enfant va enfin prendre en main son éducation, arrêter d’écouter passivement un professeur mais vraiment devenir acteur de son apprentissage.

Pire, il a été montré que les cours magistraux peuvent avoir des effets néfastes sur l’apprentissage à long terme.

On s’est tout simplement trompé de façon d’apprendre !

Aujourd’hui de nombreuses voix s’élèvent pour passer des modes éducatifs basés sur la tradition à des pédagogies basées sur les preuves scientifiques.

L’échec de la pédagogie magistrale peut être démontré dès le plus jeune âge. Pour étudier la question, des chercheurs (voir article 1) ont mené une expérience visant à évaluer l’effet du mode d’enseignement (plus ou moins magistral) sur la curiosité et les découvertes des enfants. Ils ont créé un jouet complexe, ayant 4 propriétés cachées (faire du bruit, s’illuminer, jouer de la musique, présenter une image en miroir; voir image ci-dessous) .

Afin de voir l’impact du type d’enseignement sur la curiosité des enfants, les chercheurs ont divisé les enfants en 4 groupes, chacun recevant un type de présentation différente. Ces différentes présentations (pédagogie magistrale, condition interrompue, apprentissage accidentel et sans démonstration) sont présentées ci-dessous.

Cette condition représente donc les situations classiques d’enseignement  que l’on rencontre à l’école avec un « sachant » qui va expliquer un domaine dont il est « expert ».

Dans cette condition, l’enseignante commence donc par une pédagogie magistrale (en présentant une seule propriété), mais comme elle n’a pas l’occasion de finir sa démonstration, les enfants peuvent supposer qu’elle n’a pas tout dit sur le sujet et qu’il reste des choses à découvrir.

Dans cette troisième condition, l’enfant n’est pas mis dans une position d’enseignement. Il s’agit plutôt d’une interaction autour d’un objet « trouvé » qui n’appartient pas à l’enseignante et pour lequel elle n’a pas d’expertise particulière. Elle leur montre donc une seule propriété découverte par hasard.

Dans cette quatrième condition, comme dans la précédente, l’enfant n’est pas mis dans « une situation d’enseignement » mais ici aucune des propriétés du jouet ne lui est présentée. Il doit donc faire ses découvertes entièrement par lui-même.

Dans les 4 cas, l’enseignante encourageait ensuite l’enfant à découvrir comment l’objet fonctionne et le laissait explorer le jouet pendant autant de temps qu’il le souhaitait.

Les chercheurs ont alors chronométré le temps passé par les enfants à explorer le jouet, signe de la curiosité et de l’intérêt des enfants pour celui-ci. Ils ont également compté le nombre d’actions réalisées avec le jouet ainsi que le nombre de propriétés découvertes (par exemple, s’ils ont réussi à découvrir comment la musique se mettait en route). Plus ces valeurs sont grandes, plus on considère que l’enfant a fait preuve de curiosité et à essayer de découvrir par lui-même le fonctionnement du jouet.

Figure A

La barre rouge indique que les enfants mis dans la situation « pédagogie magistrale» ou «expert/apprenant» ont moins joué avec le jouet que les autres enfants.

Figure B

La barre rouge indique que les enfants mis dans la situation« pédagogie magistrale» ou «expert/apprenant» ont découvert moins de fonctions que les autres enfants.

Les résultats montrent que les enfants qui sont dans la condition « pédagogie magistrale» ou « expert/apprenant» ont passé moins de temps à explorer le jouet, ont réalisé moins d’actions avec ce jouet (figure A) et ont découvert moins de fonctions (figure B)  que les enfants des 3 autres groupes. En fait, ils ont passé plus de temps à explorer la fonction qui avait été montrée par l’enseignante. Les enfants des trois autres conditions, qui n’ont pas reçu d’enseignement magistral, ont exploré le jouet de manière similaire. Ils ont fait preuve de davantage de curiosité et ont découvert au moins une nouvelle propriété.

Ces résultats suggèrent que l’enseignement de type démonstratif réduit l’exploration et les découvertes des enfants même s’ils sont encouragés à explorer d’autres fonctions.

Les enfants qui n’auront reçu aucune démonstration ou une démonstration partielle vont explorer davantage le jouet et en découvrir ses propriétés.

Cela fait réfléchir n’est-ce- pas ?

Les auteurs, grâce à une expérience complémentaire ont réussi à montrer qu’en fait, lorsque les enfants reçoivent un enseignement d’une enseignante qu’ils perçoivent comme compétente, ils vont se contenter de ce qui aura été montré par l’enseignante sans chercher à découvrir de nouvelles choses. Leur curiosité n’est pas attisée. En revanche si l’enseignante semble ne pas avoir montré toutes ses connaissances (soit par oubli soit par une interruption) les enfants le perçoivent et vont davantage explorer l’objet présenté afin de parfaire leurs découvertes.

Les enfants font donc attention à la nature et la qualité de ce qui enseigné. Les meilleurs résultats sont obtenus non pas quand l’enseignant enseigne de manière exhaustive un sujet mais lorsqu’il n’a pas tout expliqué et que les enfants peuvent découvrir des choses nouvelles.

L’enseignement trop explicite ou trop magistral peut tuer la curiosité.

Mais ce qui est vrai chez l’enfant d’âge préscolaire, peut-il être généralisable chez les jeunes étudiants ?

Une méta-analyse regroupant plus de 200 études (voir article 2) a montré que les étudiants qui sont exposés à des méthodes éducatives actives (ateliers, séance de travail en sous-groupes, travaux pratiques) ont très significativement de meilleures performances et leur taux de réussite aux examens finaux est augmenté de 45 % par rapport aux étudiants qui ne suivent que des cours magistraux. Cet effet de l’apprentissage actif est tel, que dans leur discussion, les auteurs indiquent que si cet effet avait été obtenu dans le cadre d’un essai clinique randomisé, l’étude aurait dû être interrompue à cause des effets trop délétères observés dans le groupe d’étudiants ayant seulement reçu des cours magistraux. Cette étude souligne que cet effet est observé peu importe le type d’éducation active et que cela profite davantage aux jeunes provenant de milieux les moins favorisés.

Les enseignements magistraux ne sont donc pas les mieux adaptés pour favoriser l’apprentissage.

Confucius avait donc raison quand il disait « Plus le maitre enseigne, moins l’élève apprend ». Je trouve fascinant que l’on soit maintenant capable de le prouver de manière scientifique et j’ai hâte que ces informations soient partagées largement auprès des instances décisionnaires et de la communauté éducative en général.

Rien de tel donc pour éteindre la curiosité d’un enfant ou d’un élève que de le mettre face à un enseignant (un « sachant ») qui va transmettre de manière magistrale les informations qui lui semblent importantes.

Au contraire, pour favoriser l’apprentissage, l’enseignant devrait :

  • rendre l’enfant acteur de son éducation,
  • favoriser un environnement qui lui permette de faire des découvertes, qui attise sa curiosité,
  • récompenser systématiquement la curiosité et non la décourager.

Autant de conditions qui sont bien peu souvent réunies dans les écoles actuelles. Mais le vent tourne et de nombreux enseignants prennent conscience de ces nouvelles données et les appliquent de plus en plus dans leurs classes. En tant que parents, on peut également informer les professeurs de notre entourage de l’existence de ces études et les encourager à modifier leurs méthodes.

 

Références

(1) Bonawitz E., Shafto P., Gweon H., Goodman N.D., Spelke E., and Schulz L. The Double-edged Sword of Pedagogy: Instruction limits spontaneous exploration and discovery. Cognition. 2011 September ; 120(3): 322–330

(2) Freemana S., Eddya S. L., McDonougha M.,  Smith M. K., Okoroafora N., Jordta H. and Wenderotha M. P. Active learning increases student performance in science, engineering, and mathematics. PNAS. 2014 June 111 (23) 8410–8415.

Cours de Stanislas Dehaene « L’engagement actif, la curiosité et la correction des erreurs ».

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *