Mon effondrement

Fin octobre, j’ai donné une conférence sur « comment co-créer l’école du 21ème siècle pour aller vers une société plus écoresponsable ». Cela fait longtemps que je vois l’éducation comme une clé pour aller vers une société plus durable et résiliente parce qu’elle peut permettre de mieux comprendre ce qui nous arrive. L’éducation permet d’apprendre à se faire une opinion éclairée et donc à déjouer les manipulations, d’apprendre à innover pour trouver des solutions, à respecter l’autre et la nature, à se reconnecter à l’essentiel…
Et pourtant j’ai fait cette conférence, en me retenant de pleurer, de crier, d’hurler l’urgence d’ouvrir les yeux sur la situation à venir et l’importance de passer à l’action au plus vite. Après beaucoup d’hésitations, j’ai renoncé ce jour-là à parler d’effondrement.
 Je n’étais pas prête.
Aujourd’hui j’y vois un peu plus clair. J’ai réussi à donner un sens à tout ça. Je ressens le besoin d’expliquer ce que j’ai vécu pour pouvoir exposer plus clairement les projets qui en découlent.

 

Dans les derniers mois, j’ai vécu un véritable choc, une révélation sur l’avenir de notre monde. Ce choc a eu lieu quelques semaines avant que le pacte pour la transition soit largement diffusé. Il a eu lieu le lendemain de la publication du rapport du GIEC, le 9 octobre dernier. Il a changé ma vie à jamais.

Je me rappelle, c’était donc un mardi midi. Le matin j’avais lu 2 chapitres du rapport du GIEC qui annonçait ce à quoi ressemblerait notre monde si on arrivait à limiter l’augmentation de la température à 1.5 degrés celsius et les conséquences probables si elle augmentait de 2 degrés celsius. Les conséquences terribles étaient assorties d’une panoplie de recommandations à suivre pour agir pendant qu’il est encore temps.

Ce fut déjà une belle claque mais suivie d’un espoir, que tout est encore possible, avec beaucoup d’efforts…

Après une matinée de travail et de lecture donc, je rejoins mon chéri dans la cuisine pour diner. Et là, je vois sa mine déconfite. Il me dit, qu’il se rend compte à quel point ce qui nous attend est grave, à quel point toutes nos petites actions écoresponsables sont insuffisantes et qu’il ne sait pas comment continuer d’être heureux en sachant ça.

Je le regarde, atterrée par ce qu’il me dit. Je lui parle du rapport du GIEC… Il me dit « oui mais, eux il ne regarde pas tous les paramètres. Il n’y a pas que le CO2 et l’augmentation de la température, il y a tout le reste… »

Les spécialistes qui prennent en compte tous ces « autres » paramètres (biologiques, physiques, économiques, politiques, climatiques), grâce à ce que l’on appelle une « analyse systémique« , prédisent un effondrement de notre civilisation.

Durant l’été, il m’avait déjà parlé des conférences de Pablo Servigne et de sa « théorie » de l’effondrement. Mais je n’y avais pas prêté attention. J’étais dans le déni complet : « C’est pas possible, on nous aurait prévenu, les gouvernements sont quand même capables de prévoir ce genre de choses et auraient agi pour ne pas que ça arrive. Il doit y avoir un plan quelque part pour empêcher ça. »

Et là, je réalise (enfin !) la gravité de la situation quand il me dit « je ne sais pas si je peux lire le livre de Pablo (Comment tout peut s’effondrer), j’ai peur de l’état dans lequel ça va me mettre. Et d’ailleurs je ne pense pas que ce soit bon que tu le lises non plus, on n’a pas besoin de ça en ce moment. »

Il ne fallait rien de moins pour piquer ma curiosité et me faire sortir de ce déni.

« Mais qu’est-ce que c’est que ce livre, qui serait capable de te plonger dans une dépression si profonde ? Quel pouvoir a-t-il ? et pourquoi ferait-il ça ? sur tout le monde ?  » J’étais intriguée par le discours de ce chercheur (ingénieur agronome, biologiste et donc maintenant collapsologue) qui, pendant des années , a fait une analyse systémique et transdisciplinaire de tous les paramètres pouvant avoir un impact sur « l’avenir »  de notre planète.

Alors je l’ai lu…

Je voulais initialement vous résumer ce livre ici. Mais j’ai réalisé qu’il était compliqué de faire une synthèse claire d’un sujet aussi complexe. D’autre part, il appartient à chacun de savoir s’il veut en apprendre davantage sur le sujet et je ne me risquerai donc pas à être l’oiseau de mauvais augure. Pour les intéressés, vous trouverez nombre de vidéos et d’articles traitant du sujet et notamment celui-ci publié tout récemment.

 

 

 

Après cette lecture et celles de certains articles scientifiques qui y sont cités, j’ai vécu quelques semaines dans la colère. Pourquoi personne ne se rend compte de tout ça ? Pourquoi il n’y a pas un soulèvement général ? Comment peut-on encore rire, blaguer, parler de choses futiles alors qu’il se passe tout cela ? Comment penser à autre chose ?

Ensuite j’ai eu une phase de mélancolie. Parfois lorsque je regardais mes enfants, je me disais, « mais comment ils vont faire ? qu’est-ce-que je dois leur transmettre pour qu’ils soient heureux dans ce monde » ? Vont-ils devoir faire face à des famines ? auront-il un toit sur leurs têtes ? vivront-ils dans une démocratie ? vont-ils souffrir de maladies sans pouvoir se soigner faute de médicaments disponibles ?

Alors j’ai continué de lire,  notamment l‘article de PNAS paru cet été qui explique le risque de catastrophes en chaine qui pourraient aboutir au réchauffement extrême de la planète (voir son résumé en français ici), ainsi que, dans un registre plus positif, le Petit manuel de résistance contemporaine de Cyril Dion.  J’ai essayé de comprendre ce qui était dit;  avec chaque fois en tête cette ritournelle : « ok mais qu’est-ce qu’on fait ? peut-on éviter ça ? Pas vraiment. Peut-on le reculer peut-être ? Pas sûr non plus… »

Alors il ne nous reste plus qu’à nous y préparer, nous adapter et surtout s’entraider.

Ce n’est pas anodin qu’après avoir écrit ce livre – qui a servi d’électrochocs à un grand nombre de personnes, plongeant certains jeunes parents notamment dans l’angoisse du « mais quel avenir vais-je offrir à mon enfant ? » -, Pablo Servigne ait écrit « L’entraide, l’autre loi de la jungle« .

Dans ce livre, il explique avec moulte preuves scientiques, que lorsque les conditions sont difficiles, en cas de crise, les organismes (de la bactérie à l’humain) vont s’entraider et qu’il s’agit d’une autre loi naturelle, souvent oubliée, sous-estimée par rapport à la fameuse compétition ou « loi du plus fort »… Il donne de nombreux exemples de cette entraide, cette coopération naturelle et bénéfique dans différents milieux.

 

 

 

Dans une société où les catastrophes naturelles se multiplient, où une partie du monde souffre de sécheresse, de pénurie d’eau, où le réchauffement va faire se déplacer des millions de personnes, où certains parasites et maladies vont se multiplier, où les systèmes politiques, économiques et financiers seront fragilisés Qu’est ce qu’on fait ?

On n’a pas le choix que de s’entraider. C’est exactement ce que dit le GIEC dans son rapport. Il dit que la lutte contre le réchauffement climatique passe par une lutte contre la pauvreté, qu’on ne peut pas dissocier ces 2 luttes, que les populations les plus exposées à ces risques sont celles qui doivent être aidées à prendre les bonnes décisions (ne pas construire dans les zones inondables, choisir des matériaux durables, ne pas déforester, ne pas polluer leur peu de réserve en eau) et soutenues pour éviter les crises politiques, alimentaires et migratoires qui suivent généralement les pénuries de ressources.

Pour ceux tentés par la lecture de « Comment tout peut s’effondrer », je vous conseille de prévoir également la lecture de « Une autre fin du monde est possible » (de Pablo Servigne) qui parle de l’aspect psychologique et humain derrière les prédictions scientifiques. Ce livre aide à voir l’effondrement d’un autre oeil.

 

 

 

 

Alors voilà, je n’ai pas fini de me documenter sur tout ceci. Il existe peut-être des théories et des prédictions qui contredisent toutes ces analyses « catastrophistes ». Je les étudierai avec attention également.

Je sais bien qu’il est très difficile d’accepter ces prédictions de catastrophes imminentes .  Et si vous avez envie de jeter tout ceci aux oubliettes en vous disant, que ce n’est pas vrai,  je vous comprends et j’étais comme vous il n’y a pas si longtemps. Je pense d »ailleurs encore avoir des phases de déni.

Tout ceci a au moins l’avantage, de mon point de vue, de rendre tous nos petits bonheurs du quotidien plus précieux. Depuis que j’ai eu ce choc, j’écoute avec plus d’attention les oiseaux qui chantent autour de moi, j’apprécie avec plus d’intensité les beaux paysages qui m’entourent. Je suis reconnaissante pour cette nature qui est encore là. Donc après le déni et la colère et avant l’acceptation je pense qu’il y a une période de sidération où on se dit qu’on est si chanceux d’avoir cette belle planète !

J’en suis là. Je ne sais pas si je suis dans la colère, la tristesse, l’acceptation ou un mélange des 3 selon les jours… Je tends à adopter la posture à la fois catastrophiste et optimiste « lucide et pragmatique » des collapsonautes appelés par la Transition. Je ressens le besoin d’échanger sur le sujet avec ceux qui en sont rendus là… Chers collapsonautes manifestez-vous !

Et pour la suite ?

Je ressens le besoin viscéral de poursuivre encore plus activement et intensément mes projets pour offrir une autre éducation à nos enfants, une éducation qui prépare à ces défis et mise sur l’entraide.

Cela fait plus de deux ans, que mon rêve d’école murit et que j’attends de trouver le bon moment pour passer à l’action. Ces lectures m’ont fait prendre conscience que je ne pouvais plus attendre.

Alors c’est décidé, dès janvier 2019 je me lance dans cette aventure : co-créer une école innovante, apprenante, basée sur la nature, la coopération, et la résilience.

C’est ma façon à moi de donner du sens à tout ça, mais il y en a plein d’autres.

Très prochainement, je vous présenterai une autre façon d’agir face à ces incertitudes et cet avenir sombre. C’est une sorte de « nouvelle manière de vivre » qui m’est apparue comme une évidence récemment, qui résout plein de mes questionnements et me remplit d’enthousiasme. J’ai vraiment hate de vous la partager !

En attendant, que vous soyez un collapsonaute averti, un « transitionaute » (adepte de la Transition) ou même un climato-sceptique, n’hésitez pas à me contacter,  je serai ravie de jaser de tout cela avec vous !

2 réponses sur “Mon effondrement”

  1. Hello les transitionautes d’outre atlantique! Tes articles sont tjs aussi agréables à lire, tu soulignes l’urgence sans faire de prosélytisme et ca amène à une réflexion personnelle indispensable avant d’agir soit-même 🙂 Je vais sûrement me renseigner davantage sur ce Pablo Sevigne et ses ouvrages. De mon côté, petit fierté également, j’ai proposé de piloter un projet chez Orange de réduction de l’empreinte carbone du groupe à l’échelle mondiale et ca a été récemment validé 🙂 Donner du sens à son travail apporte une satisfaction nouvelle et je me dis que ca sera une petite pierre à l’édifice de ce challenge immense qui nous attend… On vous embrasse fort et à bientôt!

    1. Ouah ! Je trouve ton initiative géniale !!! En effet, chaque action individuelle compte, mais encore plus quand elle vise à faire bouger un gros groupe comme Orange !!! Merci pour tes commentaires qui me vont droit au coeur. À l’occasion n’hésite pas à me tenir au courant de ce que tu penses des livres de Pablo.

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